Entretien avec Roland Lehoucq : un astrophysicien entre science et fiction
Écouter l’astrophysicien Roland Lehoucq confronter les films Interstellar et Avatar à la théorie de la relativité, c’est retrouver son âme d’enfant et, avec elle, cet élan premier de la science qui naît des « Pourquoi ? » et des « Et si ? ». Parés au décollage ?
Comment êtes-vous devenu astrophysicien ?
Mes parents m’ont raconté qu’à 6 ans environ, je leur ai dit : « Je veux être savant. ». Dans mon esprit, cela voulait sans doute dire « comprendre le monde ». Puis, vers 9 ans, j’ai eu une révélation. J’étais en vacances en Aveyron, à une époque où la pollution lumineuse était moindre qu’aujourd’hui, et j’ai été émerveillé par le ciel étoilé. Mes parents m’ont acheté une lunette astronomique d’occasion à Rodez et, pendant une semaine, j’ai regardé des taches floues… jusqu’au moment où je me suis aperçu que je pouvais rendre l’image nette en tournant la molette de réglage !
De la science à la fiction...
Très tôt, vous avez dressé des ponts entre la science-fiction et la recherche. Vous jouez un rôle de « passeur » pour expliquer la science à des publics très divers. Pourquoi cet intérêt ?
J’aime partager les connaissances, les rendre accessibles et compréhensibles à tous. La science-fiction est d’une grande utilité pour cela, car elle constitue un bon point de départ pour découvrir des notions complexes. Pour ma part, j’ai toujours été un grand lecteur de science-fiction. J’ai puisé très tôt dans la bibliothèque de mon père et j’ai dévoré Isaac Asimov, Jack Vance , et, en BD, à la bibliothèque, Moebius, Bilal, Druillet.
En octobre dernier, vous êtes intervenus à l’Andra pour une conférence sur la théorie de la relativité d’Einstein au cinéma… Le septième art est-il un bon médium pour parler de science ?
Oui, car tout le monde – ou presque – a vu Stars Wars ou Interstellar. Il suffit donc de partir de ces films pour amorcer une réflexion en interagissant avec le public. Est-ce que ce que l’on voit est vrai ou faux ? Si la réponse est « faux » non, on entre déjà dans une réflexion scientifique. Puis, on peut passer à un deuxième niveau d’analyse : qu’est-ce qu’il faudrait faire pour que cela marche ? On peut prendre l’exemple du sabre laser de Star Wars, auquel tout le monde a envie de croire, mais qui n’est pas plausible scientifiquement : la lumière n’est pas matérielle et deux rayons lumineux peuvent se croiser sans se bloquer mutuellement.
Science et fiction ne s’opposent donc pas ?
Au contraire ! Entre les deux, il y a plus d’une passerelle. Toutes deux commencent par la même question : « Et si ? ». Einstein, à 16 ans, se posait ainsi cette question : « Et si j’étais assis sur un rayon lumineux, que verrais-je du monde ? ». Et, quelques années plus tard, en 1905, il révolutionne notre conception du temps et de l’espace en publiant sur la relativité restreinte. Le « Et si ? » est extrêmement fécond, il est également à la source de la réflexion philosophique. Dans La République de Platon, Glaucon imagine un anneau, l’anneau de Gygès, qui aurait le pouvoir de rendre son détenteur invisible. Il s’interroge : qu’est-ce qui fonde un comportement moral si l’on échappe au regard de l’autre ? Cette expérience de pensée permet de comprendre que le regard d’autrui contraint le comportement de chacun.
Revenons à la science-fiction. Comment s’inspire-t-elle des découvertes d’Einstein ?
La théorie de la relativité a donné lieu à un certain nombre de films qui la placent au cœur de la narration, partant de l’idée que « Plus on va vite, plus le temps ralentit ». Cette phrase n’est pas correcte d’un point de vue scientifique, il faudrait la reformuler, mais elle est un puissant vecteur pour l’imagination. Elle débouche sur le ressort narratif suivant : si l’on voyage dans un vaisseau interstellaire à très grande vitesse, comme le héros d’Interstellar, de surcroît en passant au voisinage d’un trou noir, alors, quand on repose le pied sur Terre, le voyage aura duré un an pour nous, et, par exemple, 50 ans pour les Terriens. En conséquence, vos enfants, qui avaient 30 ans de moins que vous le jour de votre départ, en ont désormais 20 de plus que vous.
D’un point de vue scientifique, ce scénario est-il cohérent ?
Oui, c’est parfaitement cohérent avec la théorie d’Einstein. En revanche, est-ce réalisable ? Le vaisseau d’Avatar se déplace à une vitesse égale aux deux tiers de celle de la lumière. C’est 10 000 fois plus vite que les plus rapides vaisseaux actuels. Pourquoi pas, après tout ? Seul hic : un tel vaisseau consommerait 130 000 fois la consommation mondiale d’énergie actuelle. Or l’énergie « magique » n’existe pas. Ce qui est théoriquement plausible devient donc pratiquement impossible.
L'astéroïde "Lehoucq"
En 2019, un astéroïde a été baptisé Lehoucq. C’est une consécration ?
C’est un grand honneur… Je le dois à Alain Maury, un astronome découvreur d’astéroïdes, qui a proposé mon nom à l’Union astronomique internationale (UAI) pour l’astéroïde 31387 situé entre Mars et Jupiter. Je précise qu’il n’est pas « géocroiseur », c’est-à-dire qu’il ne présente aucun risque de percuter la Terre ! L’astéroïde porte mon nom de famille, mais pas mon prénom. C’est un aspect auquel je suis attaché, car il renvoie à la lignée des Lehoucq, à une histoire qui dépasse ma propre personne.
Un « passeur » de sciences
Né en 1965, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de physique, Roland Lehoucq entre en 1992 au CEA1 de Saclay comme chercheur. Ses recherches portent sur l’astrophysique des hautes énergies2 et la topologie cosmique3. Passionné de science-fiction, il dresse des passerelles très tôt avec ce genre. Il est l’auteur et le co-auteur d’un grand nombre d’ouvrages de vulgarisation scientifique : Combien de doigts a un extraterrestre ? Le bestiaire de la SF à l’épreuve des sciences (2016), La science fait son cinéma (2018), Pourquoi le Soleil brille ? (2020), etc.
1 Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.
2 Phénomènes extrêmes produisant une grande quantité d’énergie (explosions d’étoiles, trous noirs, rayons cosmiques…).
3 Étude de la forme globale et de la structure de l’Univers.