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Centrale nucléaire de Brennilis : dernière étape de la déconstruction

Le démantèlement de la centrale nucléaire de Brennilis, l’une des plus vieilles de France, s’achemine vers sa phase finale. Un véritable défi technologique pour EDF, qui s’est fixé un objectif : préparer l’évacuation de l’ensemble des déchets radioactifs vers les installations de stockage de l’Andra et rendre le terrain compatible avec un état final « tout usage » à l’horizon 2040. Focus sur une installation et un chantier unique en son genre.

©EDF

Du haut des Monts d’Arrée, en Bretagne, la vue s’étend à l’infini. En direction du sud, un observateur attentif peut apercevoir un dôme de béton, niché au bord du lac de Brennilis : c’est la centrale nucléaire du même nom. Ouvert en 1967, ce prototype unique en France de réacteur modéré à eau lourde et refroidi au gaz carbonique avait été conçu par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), qui a ensuite cédé son exploitation à EDF. C’est l’une des plus vieilles centrales de France. Ce prototype a été expérimenté pendant 18 ans, jusqu’en 1985. Aujourd’hui, son exploitation et la préparation du démantèlement complet continue de mobiliser 80 personnes sur place et une centaine d’ingénieurs au siège de la déconstruction d’EDF, à Lyon.

Une fois les opérations de mise à l’arrêt définitif effectuées entre 1985 et 1992 (déchargement du combustible, vidange des circuits), EDF a commencé à travailler sur son démantèlement, comme l’exige la réglementation sur les installations nucléaires de base (INB). Il s’agissait de démonter les équipements, d’assainir les structures et les sols, ainsi que d’évacuer les matières et déchets radioactifs. 

 

Qu’est-ce qu’un réacteur à eau lourde ?

Dans un réacteur nucléaire, la fission des atomes d’uranium produit une grande quantité de chaleur qui génère de la vapeur d’eau pour actionner une turbine reliée à un alternateur et produire de l’électricité. Un réacteur à eau lourde utilise de l’uranium naturel non enrichi et de l’eau lourde à la place de l’eau ordinaire. L’eau lourde présente deux avantages : elle permet de modérer [ralentir] les neutrons sans les absorber et donc, en théorie, d’utiliser l’uranium naturel. 

De plus, comme l'eau lourde est un meilleur modérateur que l'eau légère, l'espacement entre les éléments combustibles est plus grand que pour un réacteur modéré à l'eau légère. De ce fait, les combustibles sont plus éloignés les uns des autres, et enfermés dans des tubes appelés canaux. 

Cap au cœur du réacteur

©EDF

À Brennilis, le démantèlement a été conçu en deux phases. La première a duré de 1997 à 2018. Elle a consisté en la déconstruction des bâtiments annexes : bâtiment de refroidissement des combustibles irradiés, station de traitement des effluents, bâtiment de contrôle… Les composants électromécaniques ont été retirés de ces bâtiments (ainsi que dans l’enceinte autour du « bloc réacteur ») et les bétons assainis de leur radioactivité (notamment dans l’ancien bâtiment des combustibles irradiés). Cette première phase a produit 19 000 tonnes de déchets radioactifs (pièces métalliques, béton, terres et gravats) dont environ 14 000 tonnes de très faible activité (TFA), stockés intégralement au Centre industriel de regroupement, d’entreposage et de stockage (Cires) de l’Andra dans l’Aube. Quant au combustible nucléaire, il a été entreposé dans des installations dédiées du CEA, à Cadarache. 

La seconde phase à venir, plus complexe, vise la déconstruction du « bloc réacteur » qui contient les éléments les plus radioactifs : la cuve et les circuits de refroidissements. Une opération des plus délicates car le réacteur est contenu dans un cube de béton de 20 mètres de côté et de 1,5 mètre d’épaisseur. À l’intérieur, les matériels sont fortement imbriqués dans un espace très restreint. La cuve, notamment, est parcourue par 216 canaux qui contenaient les combustibles, chacun refroidi par le gaz carbonique, soit près de 15 km de tuyauteries qu’il faut découper.

La solution de démantèlement retenue par EDF accorde une large part à la téléopération pour garantir la sécurité et la radioprotection des opérateurs. Toutes les activités à caractère radiologique seront réalisées dans des sas, à l'intérieur même de l’enceinte de béton confinée. Des ouvertures vont être réalisées pour permettre l’introduction des robots qui vont découper l’épaisse cuve de métal, trier les morceaux, les mettre au gabarit et les conditionner dans des colis selon les exigences de l’Andra, avant de les évacuer vers les installations de stockage adapté. Des opérateurs spécialisés piloteront les robots à distance, depuis l’extérieur, à l’aide de caméras. Une fois le réacteur démantelé, l’enceinte sera déclassée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et pourra être démolie comme n’importe quel bâtiment conventionnel. 

 

Démantèlement des INB : que dit la réglementation française ?

Toutes les installations nucléaires de base (réacteurs électronucléaires, laboratoires et réacteurs de recherche, usines de production ou de retraitement de combustibles, etc.) doivent être démantelées une fois arrêtées. Le démantèlement incombe aux exploitants des sites. Il est encadré par une réglementation de 2012, qui s’est appuyée sur l’exemple de la centrale de Brennilis, et qui repose sur trois objectifs majeurs : « démanteler sans attendre » pour que les générations futures ne supportent pas le poids du démantèlement ; « démanteler en sécurité », notamment pour les travailleurs, en retirant les substances actives des structures, protéger [ou préserver au mieux] l’environnement », avec un haut degré d’exigence d’assainissement  des sols en vue du déclassement de l’installation. Un décret, pris après avis de l’ASN, spécifie les exigences de sûreté et environnementales, précise les étapes, la date d’achèvement et l’état final à atteindre.

Dans l’attente du décret

Étant donné sa complexité, cette seconde phase a fait l’objet d’une enquête publique de novembre 2021 à janvier 2022. « L’enquête a été riche, avec plus de 300 contributions du public. Des visites du site et des réunions techniques avec des experts ont été organisées, explique Jean Cucciniello, le directeur du site. L'étude d'impact montrait l'absence d'incidence sanitaire et environnementale. »

En mars 2022, la commission d’enquête publique a rendu un avis favorable sans réserve à l’engagement du démantèlement complet de la centrale. 

En attendant le décret qui doit accorder les dernières autorisations, un premier contrat de démantèlement a été signé au mois de juin, et un autre est prévu à la fin de l’année. Le chantier pourra donc commencer, il devrait durer jusqu’en 2040 : treize ans pour le démantèlement du réacteur, deux pour l'assainissement de l'enceinte, deux pour sa démolition. 

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Déchets radioactifs : une gestion optimisée

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La seconde phase devrait générer 7 430 tonnes de déchets radioactifs. 6 000 tonnes de déchets TFA qui seront stockés au Cires ; 1 420 tonnes de déchets de faible ou moyenne activité à vie courte (FMA-VC) au Centre de stockage de l’Aube (CSA). Enfin, 10 tonnes de déchets de moyenne activité à vie longue seront entreposées temporairement dans la nouvelle Installation de conditionnement et d’entreposage de déchets radioactifs activés (Iceda) d’EDF, située sur le site de la centrale du Bugey (Ain).

Mais ces 10 tonnes ne sont qu’une estimation réalisée par des premiers prélèvements à l’intérieur de la cuve. Des prélèvements complémentaires réalisés en 2020/2021 et des mesures supplémentaires de l’activité tout au long du démantèlement pourraient optimiser le stockage des déchets : une partie de ces déchets radioactifs à vie courte pourrait rejoindre le CSA, le reste, de moyenne activité à vie longue (MA-VL), serait destiné au centre de stockage géologique Cigéo. « C’est toute la complexité de l’ingénierie du déchet radioactif, qui consiste à trier le plus précisément possible les déchets en fonction de leur activité », précise Jean Cucciniello.

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« Il n’y aura plus de centrale nucléaire »

©EDF

Quel avenir pour le site après la centrale ? Pour EDF, l’objectif consiste à faire disparaître les bâtiments du paysage des monts d’Arrée et à rendre le terrain compatible avec un état final « tout usage ». 

Le terrain viabilisé pourrait accueillir une activité industrielle, dans le respect de la règlementation du parc naturel régional d’Armorique, dont la commune de Brennilis fait partie. Mais déjà, un appel à projets a été lancé en septembre 2022, avec la préfecture du Finistère, la communauté de communes et EDF pour la reconversion d’une zone extérieure à l’installation industrielle. « L’enjeu, c’est de créer de la valeur et des emplois pour le territoire, et nous nous en préoccupons dès aujourd’hui », assure Jean Cucciniello. Une chose est certaine : « Il n’y aura plus de centrale nucléaire. »

 

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