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Déchets radioactifs et science-fiction : une plongée dans le futur

Utopique ou dystopique, la science-fiction offre un espace de liberté pour interroger le futur de nos sociétés et évaluer les conséquences de nos choix collectifs présents. C’est une conviction partagée par l’Andra qui invite les auteurs de science-fiction à explorer les enjeux de la gestion des déchets radioactifs, à travers le prisme de leur imaginaire.

Les déchets radioactifs ne sont pas de la science-fiction. Pourtant, la question de la durée de vie de certains d’entre eux (jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’années) incite à se projeter dans un avenir lointain. Si lointain qu’il est vertigineux d’y penser… Comment l’être humain évoluera-t-il dans 500, 10 000 ou 100 000 ans ? Qu’adviendra-t-il de nos sociétés ? Que léguerons-nous de notre civilisation à nos très lointains descendants ? Autant de questions qui traversent la problématique des déchets radioactifs, et notamment celle de la transmission de leur mémoire aux générations futures.

Confrontés à de telles échéances temporelles, les scientifiques ne peuvent pas répondre avec certitude à tous nos questionnements. Malgré la force de calculs des plus puissants simulateurs, le futur, imprédictible, nous réservera toujours son lot de surprises… Et si les auteurs de « SF » prenaient le relais pour nous aider à formuler des hypothèses et aiguillonner nos choix ?

 

Yannick Rumpala : « La science-fiction est un laboratoire d’expérimentation du futur »

La science-fiction est aussi un moyen efficace de questionner notre présent. C’est tout l’enjeu des travaux de recherche de Yannick Rumpala, maître de conférences en science politique à l’université de Nice, spécialiste de la gouvernance environnementale. Depuis dix ans, il a fait de la science-fiction un objet d’étude en sciences sociales et politiques. Une perspective audacieuse qui suscite un intérêt croissant. À l’image de l’Andra, de plus en plus d’institutions ou d’entreprises convoquent la science-fiction pour interroger les usages futurs de leurs projets et susciter la réflexion. Loin de n’être que ludique, ce genre narratif constituerait un outil puissant pour penser le monde contemporain et engager une réflexion éthique et politique sur son évolution. Interview.

 

Comment la science-fiction s’est-elle immiscée dans votre travail en sciences sociales ?

Yannick Rumpala

Je lis de la science-fiction depuis l’adolescence. Je suis de cette « génération Stars Wars » qui s’en est pris « plein les mirettes » quand les films sont sortis. En 2007, des rencontres sur le thème « Sciences & fictions » ont vu le jour dans un petit village restauré de l’arrière-pays niçois. Ces « journées interdisciplinaires » faisaient se réunir universitaires, scientifiques et auteurs. N’ayant pas de talent particulier pour l’écriture de fiction, je me suis greffé à la réflexion en tant qu’amateur et chercheur. C’est à partir de là que je me suis mis à envisager plus sérieusement les liens entre la science politique et la science-fiction. À l’époque en France, les chercheurs en sciences sociales qui travaillaient sur la SF étaient encore très marginaux. En dehors d’une perspective littéraire, la science-fiction n’était d’ailleurs pas considérée comme un sujet d’étude légitime. Encore aujourd’hui, elle pâtit d’une image de « pas sérieux ». Même si les choses tendent à évoluer, le milieu universitaire, voire les milieux intellectuels dans leur ensemble, la considèrent souvent encore comme un genre mineur, un divertissement….

Ce n’est pas votre point de vue…

Non. Je pense même qu’il y a parfois plus à aller chercher dans la SF que dans la science politique qui finit par fonctionner de manière très routinisée, à tel point qu’elle n’arrive parfois plus à penser certains sujets, notamment le futur qui reste une question assez peu travaillée en sciences sociales. Aux États-Unis, les science fiction studies sont un champ d’études à part entière. Hélas, il y a toujours chez nous une espèce de suspicion… Parler du futur serait du registre de la boule de cristal. Je ne suis pas d’accord avec ce préjugé : non seulement il y a une légitimité à parler du futur, mais c’est très important de le faire ! Avant de s’engager dans des choix collectifs, il s’agit de réfléchir aux conséquences de nos choix…

En quoi la science-fiction peut-elle nous y aider ?

La science-fiction est un laboratoire d’expérimentation du futur. Elle peut introduire des manières de problématiser et de poser des questionnements inédits en sciences sociales. Le fait de décaler une action temporellement et spatialement peut nous conduire à envisager les choses différemment. C’est ce qu’on appelle la distanciation cognitive, et c’est ce que font les auteurs de science-fiction. Ils construisent des « laboratoires » fictionnels et en le faisant, ils nous incitent à prendre du recul… à envisager les conséquences de nos choix. Qu’est-ce qui changerait dans nos sociétés si telle ou telle technologie se développait ? C’est l’avantage des auteurs de SF : ils peuvent se permettre d’avoir des idées dérangeantes, décalées… Par ailleurs, on sent intuitivement que les cadres de réflexion avec lesquels nous fonctionnons au quotidien ne sont plus suffisants. Nous percevons un besoin d’aller chercher ailleurs des approches nouvelles.

C’est le pouvoir du « Et si… ? » ?

La science-fiction, une manière de réfléchir avant de nous engager dans des trajectoires technologiques

Exactement. Il y a une grande variété de mises en situations disponibles dans la science-fiction ; l’expérimentation fictive permet de tout tester ! À propos d’enjeux comme les nanotechnologies, les biotechnologies, le nucléaire, par exemple, c’est une manière de réfléchir avant de nous engager dans des trajectoires technologiques. En regardant à travers l’éprouvette de certains auteurs, la science-fiction nous invite à évaluer la manière dont la société pourrait évoluer. En ce sens, il y a une forme « d’éthique du futur » dans la science-fiction. Si l’humanité s’engage dans tel ou tel chemin, à quelles conséquences s’exposera-t-elle ? La science-fiction est un déclencheur de réflexivité. Tout le monde sait bien qu’il ne s’agit que de fiction, mais elle peut avoir une fonction d’alerte, de mise en garde. Libre ensuite à chacun de la percevoir comme une distraction ou comme le début d’une réflexion plus élaborée, voire d’une prise de conscience…

C’est apporter beaucoup de crédit à l’imaginaire…

Oui… Mais, attention, il y a malgré tout une contrainte qui pèse sur les auteurs : ils sont obligés de donner une cohérence à leurs mises en situation. La science-fiction n’est pas seulement un décor, c’est un décor qui doit tenir debout. Pour que l’intrigue fonctionne et que le récit avance, il faut que les éléments ainsi assemblés soient cohérents, relativement crédibles. Aujourd’hui, un auteur de SF ne peut décemment pas écrire quelque chose sans s’être documenté – les technologies évoluent tellement vite ! D’ailleurs certains auteurs l’avouent : ils sont parfois étonnés de s’apercevoir que ce qu’ils ont imaginé était déjà en train de se produire dans les laboratoires. Mais c’est vrai que dans ce vecteur que constitue la science-fiction, il y a une forme de crédit donné à la puissance de l’imaginaire, à l’inventivité, même si un auteur ou une autrice reste dépendant de son époque. L’imaginaire qu’il va retraduire dans son œuvre ne vient jamais de nulle part. Il est aussi le reflet des conditions sociales et historiques dans lesquelles l’auteur évolue.

Les déchets radioactifs apparaissent-ils dans les œuvres de science-fiction ?

Le film de science-fiction Godzilla (Japon, 1954) aborde la question de la radioactivité

Assez peu à ma connaissance. Si la radioactivité, les guerres atomiques ou les déchets chimiques ou biologiques dangereux sont présents dans la littérature, les déchets radioactifs, restent, à mon sens, un impensé de la SF. À l’époque où l’énergie atomique était parée de toutes les vertus, il est d’ailleurs surprenant que les auteurs de science-fiction ne se soient pas emparés de la question de savoir ce qu’on allait faire des déchets et des matières qui ont servi à produire cette énergie ! Raison de plus pour que les déchets radioactifs et leur devenir soient mis sur le devant de la scène, ce qui peut aussi être fait par la voie fictionnelle. Cela me paraît très important pour que le public puisse prendre conscience des enjeux de ce sujet dont les conséquences courent sur des durées très longues… La mise en scène fictionnelle n’a pas nécessairement pour vocation d’aider à se forger sa propre opinion, mais elle peut parfois y contribuer lorsque des choix collectifs lourds tendent à échapper à la délibération.

La science-fiction est rarement optimiste…

Oui, les univers de science-fiction sont plus fréquemment dystopiques, a fortiori dans la période récente. Cependant, un nouveau courant se développe actuellement, le Solarpunk, dans lequel les auteurs transposent dans leurs récits une forte sensibilité écologique et des modèles qui se veulent plus soutenables, plus respectueux de l’environnement. Ils mettent en scène la manière dont une société pourrait fonctionner sur la base d’énergies alternatives, durables, et dans le cadre d’organisations plus pacifiques à l’égard des populations. Il y a aussi de l’espoir dans la science-fiction !

 

 

Pour aller plus loin

  • À lire : Yannick Rumpala, Hors des décombres du monde – Écologie, science-fiction et éthique du futur, Champ Vallon, 2018.
  • À écouter : le témoignage de l’autrice canadienne de science-fiction Elisabeth Vonarburg dans le podcast 100 000 ans co-produit par l’Andra et Binge audio

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Cinéma, littérature, BD… Ce que dit la fiction des enjeux éthiques et de mémoire de la gestion des déchets radioactifs

En octobre dernier l’écrivain Joslan F. Keller a publié aux éditions Scrinéo et en partenariat avec l’Andra, Les Sentinelles de Pangéa. Un roman d’anticipation qui s’inscrit dans une collection d’œuvres littéraires ou cinématographiques de science-fiction produites avec le soutien de l’Andra. Leur point commun : les déchets radioactifs. Comment leurs auteurs ont-ils appréhendé les enjeux de ce sujet complexe ? Que leur inspire-t-il ? Revue de détails.

 

Les Sentinelles de Pangéa

Le roman Les sentinelles de Pangéa

Dans un monde où la technologie a disparu et dont on ne saurait définir ni l’époque, ni le lieu, une mystérieuse pandémie décime la paisible communauté de Pangéa. Sur les ordres des 7 Sages, une jeune biologiste et un garde forestier taciturne partent à la recherche de la cause du fléau. Leur périple semé d’embûches est jalonné par la présence permanente des énigmatiques Sentinelles, de grandes tiges de métal dont on ignore tout, tandis que dans la zone touchée, se trouve la grotte sacrée de Snerochka…

Difficile de décrire plus l’intrigue des Sentinelles de Pangéa sans en révéler le dénouement. Avec ce troisième roman, l’écrivain Joslan F. Keller, plutôt habitué aux essais sur le paranormal, se frotte cette fois-ci au registre de la fiction. Il nous livre un récit initiatique qui s’intéresse tout autant aux choix de gestion des déchets radioactifs qu’à la transmission de leur mémoire.

« J’ai trouvé passionnant de réfléchir à cette thématique cruciale, explique l’auteur. Comment communiquer à nos très lointains descendants la présence d’un danger ? Dans ce roman, je pars du postulat optimiste que dans des milliers d’années, il y aura encore des hommes sur Terre, et qu’il est de notre devoir de les prévenir. C’est dans cette mission que la science-fiction a un rôle à jouer. Des décisions qui sont prises aujourd’hui peuvent avoir des conséquences incroyables pour très longtemps, et peu de gens ont conscience de ça. Or, aucun sujet n’est tabou pour un auteur a fortiori pour un auteur de science-fiction qui s’empare des problèmes du présent pour imaginer leur évolution dans le futur. Mais l’écrivain n’est ni futurologue, ni devin. Il ne vous dira pas si cela va se produire, mais spéculera sur ce qui risque d’arriver si l’on choisit telle ou telle option. »

 

  • À lire : Joslan F. Keller - Les Sentinelles de Pangéa, Scrinéo 2020

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Des nouvelles de demain

Dessins réalisés en lien avec les deux récits

Fin 2019, l’Andra, en partenariat avec Usbek & Rica, organisait un concours d’écriture sur le devenir de nos déchets radioactifs. Lors des deux ateliers de Paris et Nantes, plusieurs dizaines de personnes ont pris la plume pour proposer leur récit de science-fiction, accompagné par l’école d’écriture Les Mots et avec l’appui du parrain de l’évènement, l’écrivain Claude Ecken.

L’objectif est de donner carte blanche aux amateurs de science-fiction pour qu’ils contribuent à leur manière, grâce à leur vision de l’avenir, au débat sur la gestion des déchets radioactifs. Résultats : les deux nouvelles lauréates, de Valentine Mallat-Desmortiers et Joseph Holcha, posent la question de notre responsabilité aujourd’hui vis-à-vis de la gestion des déchets radioactifs et de la charge que nous laissons aux générations futures.

Elles interrogent aussi notre capacité à transmettre la mémoire de ces déchets : saurons-nous nous adapter aux évolutions du langage ? Que se passerait-il si notre société s’effondrait ? Dans un langage très inventif, Joseph Holcha propose un récit déroutant : « J’ai essayé de choisir une approche originale. Et si les déchets radioactifs n’étaient plus un problème ? Si on était simplement passé à autre chose, comme aujourd’hui on a oublié le smog ? » De son côté, Valentine Mallat-Desmortiers imagine une transmission de la mémoire des déchets par le mythe. Les futurs proposés par les deux auteurs ne sont pas forcément ceux que nous pourrions imaginer ni souhaiter, mais ils nous invitent à nous interroger sur nos choix et leurs potentiels impacts sur notre futur.

Lire « Reconnu », la nouvelle de Joseph Holcha Lire « Scaphandre », la nouvelle de Valentine Mallat-Desmortiers

Le point de vue de Claude Ecken, président du jury

« Dans le sujet des déchets radioactifs, il y a une dualité fondamentale : pour éviter aux générations futures d’être exposées à une radioactivité dont ils pourraient tout ignorer, faut-il taire l’existence des centres où ils sont stockés ou entretenir leur mémoire ? Il y a mille façons d’aborder ce sujet… Et si nous choisissions de ne pas enfouir les déchets radioactifs, que se passerait-il ? Quelles seraient les conséquences ? Mettre en branle son imaginaire est toujours un défi excitant, mais c’est d’abord l’opportunité de se poser les questions qu’on ne se pose pas, pas assez, pas suffisamment. »

Lire l’intégralité de l’interview

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Les déchets radioactifs font leur cinéma

Affiche du concours en 2016

L’Andra a créé, en 2012, le concours de courts-métrages « Regards sur les déchets radioactifs ».
Le principe ? Présenter à un jury spécialisé, un scénario de court-métrage qui porte un regard singulier sur le sujet des déchets radioactifs. Le ou les auteurs du projet gagnant reçoivent une subvention de l’Andra qui permet la réalisation de leur film avant sa diffusion au festival Pariscience, partenaire du concours.

Primé en 2017, le court-métrage 28, 78 ans, réalisé par Sarah Vaillant et Carol-Anne Grobois-Claveau, se déroule dans un futur proche. Laure, l’héroïne de ce film d’anticipation, doit faire son service écologique obligatoire. Sa mission : participer à la gestion des déchets radioactifs. Thomas, un jeune condamné aux travaux forcés, partage sa tâche. Que retiendront-ils de leur expérience ?

Sarah Vaillant reconnaît bien volontiers qu’elle ne connaissait pas grand-chose à la question des déchets radioactifs avant le concours. « À quels enfants allons-nous laisser notre monde ? » C’est cette question, posée par l’essayiste Jaime Semprun, qui lui donne l’idée du scénario de 28, 78 ans. « La question de la transmission nous a tout de suite intéressés. C’est justement notre non-connaissance qui a abouti à ce sujet. »

Le film qui a fait l’introduction du festival Pariscience en 2017, a également été couronné par une palme d’argent au festival Deauville Green Awards en 2018. « Travailler sur ce film m’a vraiment fait prendre conscience de l’importance du sujet et cela m’a donné l’occasion d’en discuter avec beaucoup de gens. Tous ceux impliqués dans la réalisation du film, ceux qui nous ont soutenus, nos amis, nos familles… »

Voir le film

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« La mémoire oubliée » : la BD nous interpelle

BD, la mémoire oubliée

Dans un futur lointain, près de l’actuelle commune de Bure, Paul découvre une présence mystérieuse enfouie sous la forêt. Un « trésor » peut-être ? Répondre à cette question sera la quête de sa vie, alors que parallèlement, son fils, Samuel, mène sa propre enquête. Ainsi débute l’aventure de La Mémoire oubliée. Un récit de science-fiction en BD dans un monde qui a « oublié » Cigéo, le projet de centre de stockage géologique pour les déchets radioactifs les plus dangereux.

Imaginées par les riverains du groupe mémoire du Centre de l’Andra en Meuse/Haute-Marne, en collaboration avec l’auteur Franck Juillot (société Ambigram) et le dessinateur Yas Munasinghe, ces planches de dessins interpellent sur la mémoire à bâtir des lieux de stockage de déchets radioactifs.

Comment transmettre la mémoire de Cigéo de génération en génération ? Quelles traces nos descendants auront-ils conservées de notre passé ? Les issues possibles de cette transmission mémorielle ont suscité de nombreuses interrogations… « Les avis divergeaient parfois, mais ont finalement été un enrichissement pour le rendu final », remarque Thierry Willy, membre du groupe mémoire. Pendant 24 mois, les deux auteurs ont transcrit sur les planches les idées des bénévoles du groupe mémoire. Franck Julliot salue le rendu final. « On y trouve tous les codes de la BD fantastique : un “méchant”, un “faux méchant”, un animal avec “6e sens”, etc. » Et… un happy end ? À vous de le découvrir…

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