Déchets radioactifs : la transmission au cœur d'échanges internationaux
À l’automne 2025, IDKM (Information, Data and Knowledge Management), la plateforme internationale de recherche et de travail sur les connaissances et la mémoire autour de la gestion des déchets radioactifs, organisait au Japon son premier symposium1 . L’occasion de faire le point sur les différentes approches des pays et leurs avancées.
C’est une question vertigineuse, qui mobilise partout dans le monde les organismes qui, à l’instar de l’Andra en France, gèrent les déchets radioactifs. Alors que leur radioactivité peut rester dangereuse pour les êtres humains sur des centaines, des milliers, voire des centaines de milliers d’années, que se passera-t-il sur notre planète à l’échelle d’une temporalité si vaste ? Comment informer les générations futures de l’existence et de la nature de sites de stockage, alors qu’on ne connaît ni leur culture, ni leur mode de vie ? Un peu comme si l’on avait demandé à un homme de Néandertal de laisser un message à l’homo connecticus d’aujourd’hui…
À plus court terme, la transmission des connaissances au sein des organismes de gestion de déchets radioactifs est également un enjeu important. La durée de fonctionnement des installations nucléaires, et en particulier les centres de stockage de déchets, s’étend sur des dizaines d’années, voire plus d’une centaine d’années pour un stockage géologique profond comme Cigéo en France.
En 2020, pour mieux appréhender ce sujet, l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE2 a créé une plateforme internationale de recherche et de travail sur les connaissances et la mémoire des déchets radioactifs. Son nom : Information, Data et Knowledge Management (IDKM).
1 Un symposium est un évènement professionnel le plus souvent scientifique ou académique où des spécialistes se réunissent pour échanger sur un sujet précis dans le cadre d'un colloque ou d'un congrès.
2 Organisation de coopération et de développement économiques
Cinq ans plus tard, en octobre 2025, le premier symposium d’IDKM est organisé au Japon, à Yokohama. Son principal objectif ? Partager les travaux des trois groupes d’experts d’IDKM, consacrés respectivement à la définition d’une stratégie de gestion des données et de l’information pour le dossier de sûreté (EGSSC), au management des connaissances pour les programmes de gestion des déchets radioactifs et le démantèlement (EGKM), et à l’archivage et la conservation de la mémoire (EGAAP). Second enjeu de ce symposium : élargir le champ de la réflexion à d’autres approches que celles des experts du métier, avec la présence notamment d’Andrea Vena, directeur du développement durable à l'Agence spatiale européenne (ESA), et de Cornelius Holtorf, un « archéologue du futur » suédois.
Un risque de perte des connaissances
« On sent un intérêt croissant pour ces questions » explique Vincent Maugis, chef de la capitalisation des connaissances à l’Andra, qui fait partie du comité scientifique en charge de l’organisation de l’évènement. « Ce symposium a attiré des praticiens et managers d’horizons très divers, des directeurs généraux d’organismes… C’est vraiment nouveau. » Comment expliquer ce regain d’intérêt ? « Les premiers sites de stockage ont été développés il y a trente ans. Les “pionniers” du métier partent à la retraite, il y a donc un risque de perte de connaissances qui nécessite une organisation spécifique pour sauvegarder et transmettre les connaissances tout au long du cycle de vie des installations », note Vincent Maugis. Deux autres collaboratrices de l’Andra ont présenté leurs travaux au symposium : Camille Arrignon, Knowledge manager, et Florence Poidevin, responsable du programme Mémoire pour les générations futures. Des interventions très appréciées par les participants qui ont suscité beaucoup de questions. « Les pratiques des différents pays sont très diverses, ce qui fait toute la richesse de cette coopération, estime Vincent Maugis. Le point fort de l’Andra est sans doute son approche, qui est l’une des plus complètes et intégratives. »
Une question éthique, selon l’Andra
Alors que certains pays, comme la Finlande, ont été tentés initialement par la « politique de l’oubli », l’Andra a fait un choix inverse. Dès le départ, elle y a vu une question éthique : on ne peut priver délibérément les générations futures de la connaissance de leur passé. D’où la mise en place en 2011 du programme Mémoire de l’Andra, qui inclut quatre volets : la documentation réglementaire et les archives, les interactions sociales, les études et les recherches et… la collaboration internationale. « Échanger sur nos pratiques, au sein des groupes d’experts IDKM ou à des évènements comme ce symposium est très pertinent dans notre domaine, avance Florence Poidevin. Transmettre une mémoire à des générations futures, c’est en quelque sorte s’adresser à des étrangers dont on ne connaît ni la langue, ni la symbolique. Confronter notre approche à des Japonais, par exemple, qui ont une culture très éloignée de la nôtre, est un bon exercice. »
Les cerisiers de Fukushima
Transmettre aux générations futures n’est pas qu’une question d’archives. Cela passe aussi par les récits, les mythes que les générations se racontent. Cette approche est celle du programme Mémoire pour les générations futures de l’Andra, mais c’est aussi celle des Japonais, qui font appel aux acteurs de la société civile pour activer cette transmission. « La visite de Fukushima, le quatrième jour du symposium, a été l’un des moments les plus marquants, se souvient Florence Poidevin. Parce que l’on mesure combien la nature reprend vite ses droits, gommant les traces de l’accident. Les cerisiers présents sur le site, qui font la fierté de ses travailleurs, sont le résultat de l’initiative d’une habitante qui a décidé d’en planter 20 000 supplémentaires, à la fois pour garder la mémoire de l’évènement, et pour, symboliquement, aller de l’avant. » Des cerisiers qui permettront peut-être aux anciens de raconter, de génération en génération, qu’ici, une catastrophe nucléaire a eu lieu, il y a bien longtemps…